Répertoire, voix, cinéma et traditions

La chanson kabyle, ce qu'elle dit et d'où elle vient

Une langue qui se chante depuis bien avant d'être écrite, un instrument né dans les ateliers d'Alger, des textes qui passent d'une génération à l'autre par la mémoire plus que par le disque. Ce média démonte ce répertoire pièce par pièce : les voix qui l'ont fixé, les instruments qui le portent, les films qui l'ont mis à l'écran et les fêtes qui en font un calendrier.

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Chant de village Voix nues Chanson d'exil 1940-1980 Chanson acoustique 1970 Nouvelle scène 2000
Mandole posé sur un tapis berbère, manche fretté et cordes doublées vus de près
Le mot posé

Chanson kabyle

Répertoire chanté en langue kabyle, l'une des variétés du berbère parlées en Afrique du Nord, dont la matière première est le texte avant d'être la mélodie. Deux sources l'alimentent : d'un côté un fonds villageois transmis oralement, chanté le plus souvent sans instrument ou soutenu d'un simple tambour sur cadre, tenu par les femmes lors des travaux collectifs et des cérémonies ; de l'autre une chanson d'auteur apparue au vingtième siècle, portée par des interprètes qui écrivent leurs textes, s'accompagnent d'un instrument à cordes et enregistrent. Les deux sources ne se sont jamais séparées : la seconde puise ses images, ses proverbes et ses formules dans la première, et beaucoup de titres devenus célèbres sont des reprises assumées de mélodies anciennes. C'est ce qui explique qu'une chanson récente puisse sonner comme un chant de mariage, et qu'un chant de mariage puisse s'entendre comme une chanson d'auteur.

Cinq générations, une même langue tenue à bout de voix

La chronologie ci-dessous suit l'ordre d'apparition des grandes manières de chanter, pas un palmarès. Chaque génération a résolu un problème que la précédente lui laissait : fixer un fonds oral, écrire pour l'exil, tenir la poésie longue, faire entendre la langue au-delà de ses frontières.

Années 1930

Taos Amrouche

Elle porte au concert, seule et sans accompagnement, le répertoire berbère qu'elle tient de sa mère. Ce geste change le statut de ces chants : ce qui appartenait au cercle familial et villageois devient un répertoire de scène, écouté hors de sa communauté d'origine. Écrivaine autant que chanteuse, elle installe l'idée qu'un fonds oral peut se transmettre intact tout en étant donné en public.

RegistreChant a cappella

Années 1940

Slimane Azem

Sa manière consiste à faire parler des animaux pour dire ce qui ne se dit pas frontalement, dans la tradition de la fable. Le thème de l'éloignement traverse son répertoire : partir, travailler loin, garder la langue en dehors du pays où elle se parle. Il fixe pour longtemps la figure du chanteur qui est d'abord un auteur, dont le texte se cite comme un proverbe.

RegistreChanson-fable

Années 1950

Cherifa

Elle incarne le versant féminin et villageois du répertoire, celui des chants de travail, de mariage et de deuil, avec une voix tendue placée très en avant. Son apport tient moins à un répertoire nouveau qu'à une transmission : une part importante du fonds ancien est passée par elle avant d'être reprise par d'autres. Ce registre demande une projection vocale que l'accompagnement instrumental n'a jamais remplacée.

RegistreChant de village

Années 1960

Lounis Aït Menguellet

Il installe la forme longue : des textes de plusieurs strophes, construits comme des poèmes, où l'allégorie tient lieu d'argument. La musique s'y fait discrète et sert la diction, guitare ou mandole en accompagnement souple. Son public écoute des chansons comme on lit un auteur, en revenant sur les mêmes vers d'un album à l'autre.

RegistrePoésie chantée

Années 1970

Idir

Avec une berceuse devenue chanson, il fait entendre la langue kabyle très au-delà de son aire de diffusion habituelle. L'arrangement acoustique, la voix placée sans effet et la présence de choeurs féminins donnent au fonds villageois une forme immédiatement transportable. Son répertoire reste l'entrée par laquelle beaucoup d'auditeurs abordent cette musique pour la première fois.

RegistreChanson acoustique

Années 2000

La nouvelle scène

Une génération d'interprètes formée après la démocratisation des studios personnels compose désormais avec des moyens réduits et diffuse sans passer par les circuits d'édition classiques. Les emprunts se font au rap, à la pop et aux musiques de danse, tandis que la langue et les formules poétiques restent le point fixe. Le répertoire ancien y circule sous forme de reprises et de citations plutôt que de simples imitations.

RegistrePop et fusion

Les époques indiquées situent le moment où chaque manière de chanter s'est imposée, non des dates de naissance ou de carrière. Les répertoires se recouvrent largement : plusieurs de ces voix ont continué de chanter bien après la génération suivante.

Les instruments, et le geste que chacun impose

Un répertoire se reconnaît autant à ses instruments qu'à ses mélodies. Les six familles ci-dessous couvrent l'essentiel de ce qui accompagne la chanson kabyle, du chant de village au disque de studio.

Le mandole

Jeu au médiator, en aller-retour rapide sur des cordes doublées, avec de longues tenues obtenues par trémolo. Le manche fretté permet des positions fixes, ce qui facilite l'accompagnement d'une voix sur un accord tenu.

FamilleCordes pincées

Caisse plate en bois collé, manche long fretté, cordes groupées par deux. L'instrument s'est développé en Algérie au vingtième siècle avant d'être adopté par la chanson kabyle.

Le bendir

Tambour tenu à la main, frappé du bout des doigts près du bord pour les frappes claires et de la paume au centre pour les frappes sourdes. Le pouce cale l'instrument par un trou pratiqué dans le cadre.

FamillePercussion sur cadre

Cadre de bois cintré recouvert d'une peau tendue. Une corde tendue sous la peau produit le frisement caractéristique qui distingue le bendir des autres tambours sur cadre.

La derbouka

Deux frappes structurent tout le jeu : une frappe grave au centre et une frappe sèche sur le bord, entre lesquelles s'intercalent des ornements rapides des doigts. L'instrument se pose sur la cuisse ou se cale sous le bras.

FamillePercussion à peau

Fût en forme de gobelet, en terre cuite ou en métal, ouvert à sa base. La peau naturelle demande d'être chauffée pour se tendre, la peau synthétique garde sa tension par temps humide.

La flûte de roseau

Souffle oblique sur l'arête du tube, sans embouchure rapportée : la justesse dépend entièrement de l'angle et de la pression du souffle. L'instrument sert surtout aux introductions libres qui précèdent l'entrée du chant.

FamilleVents

Tube de roseau percé de quelques trous de jeu, sans clétage. Chaque exemplaire sonne dans une hauteur qui lui est propre, ce qui oblige à posséder plusieurs flûtes pour accompagner des voix différentes.

Le tambour de fête

Frappé à la baguette d'une main et à la main nue de l'autre, il donne la pulsation des processions et des cortèges de mariage. Il se joue debout, en marchant, l'instrument suspendu à l'épaule.

FamillePercussion à deux peaux

Fût cylindrique fermé de deux peaux reliées par un laçage qui règle la tension. Il forme souvent une paire avec un hautbois populaire, dont il soutient le souffle continu.

La guitare

Accompagnement en arpèges ou en accords plaqués, souvent sur des positions simples qui laissent la voix décider du tempo. Les interprètes l'utilisent comme instrument d'écriture autant que de scène.

FamilleCordes pincées

Instrument venu d'ailleurs, adopté par la génération d'après-guerre au contact des scènes européennes. Son entretien et sa disponibilité en ont fait un compagnon de composition pour beaucoup d'auteurs.

Les descriptions renvoient aux usages les plus répandus. La facture varie d'un atelier à l'autre, et chaque interprète adapte accord, tension et hauteur de jeu à sa propre voix.

Les publications récentes

Fiches de répertoire, portraits de voix, notices de films et repères de calendrier, dans l'ordre de parution.

Les questions qui reviennent

Qu'appelle-t-on exactement chanson kabyle ?
L'expression désigne un répertoire défini par sa langue avant de l'être par son style. On y trouve des chants de travail sans instrument, des chansons d'auteur accompagnées à la corde, des pièces de fête à percussions et, depuis deux décennies, des productions de studio proches de la pop. Ce qui les relie tient au texte : une même langue, un même stock d'images empruntées à la vie agricole et à la parenté, et un rapport au proverbe qui fait qu'un vers réussi se cite en dehors de la chanson dont il vient. Classer ce répertoire par genre musical mène vite à une impasse, alors que le classer par fonction, ce qu'on chante et à quelle occasion, éclaire davantage.
Quelle place tient la poésie dans ce répertoire ?
Elle en occupe le centre, au point que plusieurs interprètes majeurs sont d'abord considérés comme des auteurs. Les formes longues, construites en strophes régulières, permettent de développer une allégorie sur toute la durée d'un morceau : un animal, un arbre ou un voyageur y tiennent lieu de personnage, et l'auditeur décode l'image plutôt que de suivre un récit littéral. Cette économie du détour a une histoire, celle d'une parole publique qui a longtemps eu intérêt à ne pas être frontale. Elle a aussi une conséquence pratique : ces textes se retiennent, se récitent et se transmettent indépendamment de leur enregistrement.
Le mandole est-il un instrument proprement kabyle ?
Non, et son histoire est plus intéressante que cette réponse courte. L'instrument s'est développé en Algérie au vingtième siècle, dans le sillage des musiques citadines, à partir d'instruments à cordes pincées venus d'Europe méditerranéenne dont les luthiers locaux ont allongé le manche et modifié la caisse. La chanson kabyle l'a adopté ensuite parce que ses cordes doublées tiennent le son sous une voix sans avoir besoin d'un orchestre. Beaucoup d'auditeurs l'identifient aujourd'hui à ce répertoire, alors qu'il circule dans plusieurs traditions du Maghreb.
Que recouvre le cinéma algérien d'expression kabyle ?
Un ensemble limité mais durable de longs métrages tournés partiellement ou entièrement en langue kabyle, auxquels s'ajoutent des productions algériennes plus larges où cette culture apparaît comme sujet. Le corpus reste modeste en volume, pour des raisons de financement et de circuits de diffusion, mais certains titres ont acquis un statut de référence auprès de plusieurs générations, souvent par la comédie plutôt que par le drame. Les rubriques de ce site traitent ces films comme des objets de production : équipes, langue de tournage, contexte de sortie, réception.

Par où entrer dans ce répertoire

Un titre entendu chez des proches et jamais identifié, un instrument reconnu à l'oreille sans savoir le nommer, un film dont il ne reste qu'une réplique, une fête dont on suit les gestes sans en connaître le calendrier : chaque rubrique reprend une de ces entrées et la traite avec des repères vérifiables plutôt qu'avec des souvenirs approximatifs.

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